Opioïdes : la question sous-jacente que la couverture médiatique ne pose pas

Et pourtant, la recherche universitaire l'a déjà étudiée

La question que la couverture médiatique laisse de côté

Un survol de dix ans de couverture montre un cadrage constant : la crise des opioïdes est traitée comme un problème de pratique et de systèmes, jamais comme une question de droit individuel vérifiable cas par cas. Ces textes ne se trompent pas sur les faits qu'ils rapportent. Certains portent sur les surdoses de rue, d'autres sur les pratiques de prescription, d'autres sur la gouvernance du système de santé. Mais aucun, peu importe l'angle choisi, ne pose la question du consentement éclairé : ni pour établir si les patients devenus dépendants avaient été informés du risque au moment de la première ordonnance, ni pour établir si ce défaut d'information incombe aux compagnies pharmaceutiques, aux médecins prescripteurs, et au premier chef au Collège des médecins du Québec, qui est chargé par la loi de faire respecter cette obligation. La question elle-même est absente, indépendamment de qui pourrait éventuellement en porter la responsabilité.

2016 · La Presse

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Une dépêche de Laura Kane (La Presse Canadienne) couvre l'assemblée annuelle conjointe de l'Association canadienne de protection médicale (ACPM) et de l'Association médicale canadienne, où un groupe d'experts se penche sur la surprescription d'opioïdes. Le directeur administratif en soins médicaux sécuritaires de l'ACPM y affirme que le Canada se classe au deuxième rang mondial pour la consommation d'opioïdes sous ordonnance par habitant. De 2010 à 2015, l'ACPM s'est impliquée dans 151 causes liées à des allégations de préjudices aux patients concernant la prescription d'opioïdes, la plupart en lien avec le traitement de douleurs non cancéreuses, attribuées à une évaluation déficiente des patients, à la prescription simultanée d'opioïdes et d'autres sédatifs, et à la difficulté à reconnaître un comportement toxicophile.

Capture d'écran, La Presse, Les médecins canadiens se penchent sur la surprescription d'opioïdes

2017 · Le Devoir (éditorial)

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Brian Myles reproche au gouvernement Couillard une réponse jugée timide face à la crise et réclame un registre de prescriptions permanent, réclamé par le Collège des médecins. Il interpelle directement les médecins, jugeant qu'ils doivent revoir leurs méthodes de prescription des narcotiques.

2017 · Le Devoir

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Un reportage documente les positions du Collège des médecins et de l'Ordre des pharmaciens sur l'encadrement de la prescription d'opiacés. Le président du Collège de l'époque résume sa position en un contrôle accru des médecins prescripteurs plutôt qu'en une information accrue des patients. La directrice générale de l'Ordre des pharmaciens défend une approche fondée sur le jugement professionnel au cas par cas. La question du consentement au moment de la prescription initiale ne fait partie du propos d'aucun des deux ordres dans cet article consacré à leur rôle respectif dans la crise.

2024 · Le Devoir

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Un article publié au lancement du programme de surveillance du Collège des médecins du Québec, signé Jessica Nadeau, documente en détail la mécanique de ce nouveau contrôle. Le président du Collège y admet que les inspections courantes ne détectaient jusque-là des pratiques inadéquates que dans 2 à 3 % des cas. L'article, consacré entièrement au nouveau dispositif de surveillance, ne fait pas état de la question de savoir si les patients concernés avaient été informés du risque de dépendance avant leur première ordonnance.

Capture d'écran, Le Devoir, Le Collège des médecins serre la vis à la prescription d'opioïdes

2022 · La Presse

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Un article documente une réponse gouvernementale jugée « insuffisante, au point d'apparaître comme absente » par un intervenant de terrain, dans un contexte où 2022 s'annonçait comme la deuxième année la plus meurtrière de la crise. L'article mentionne les benzodiazépines comme facteur aggravant des surdoses, aux côtés du fentanyl. Le financement, l'accès aux services et ce facteur aggravant sont documentés séparément, sans lien établi avec la question du consentement au moment de la prescription initiale.

2026 · Radio-Canada

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Un reportage de Davide Gentile documente le parcours de Jean-François Bourassa, devenu dépendant aux opioïdes après une prescription reçue à la suite d'un accident de travail en 2005, aujourd'hui requérant principal d'un recours collectif de 31 millions de dollars. Il se souvient qu'on lui a alors prescrit des opioïdes sans jamais utiliser ce terme, seulement celui d'« antidouleurs ». La Dre Marie-Ève Goyer confirme que d'autres patients, ayant vu leurs ordonnances réduites trop rapidement, ont dû se tourner vers le marché illicite. Le récit de M. Bourassa et l'analyse de la Dre Goyer portent sur d'autres aspects de la crise; la question de ce qui avait été communiqué au patient au moment de la première ordonnance n'y figure pas.

Le standard que les institutions connaissent, mais que la couverture médiatique ne reprend pas

Une fois qu'on s'éloigne des reportages pour consulter directement les sources institutionnelles et professionnelles qui encadrent la pratique, un standard émerge, formulé sans ambiguïté depuis près de vingt ans. La question ne semble donc pas absente de la couverture parce qu'elle serait techniquement obscure ou nouvelle : elle est documentée, à la portée de quiconque consulte les bonnes sources. Ces deux plans, celui de la documentation professionnelle et celui des reportages, semblent simplement évoluer chacun de leur côté, sans que l'un rejoigne l'autre. Quatre sources, séparées dans le temps et de nature différente, permettent de mesurer cet écart entre le standard reconnu et sa vérification concrète : le Collège des médecins du Québec lui-même dans son guide de pratique, le comité national responsable des lignes directrices canadiennes sur les opioïdes, l'Association canadienne de protection médicale (ACPM), l'organisme qui assure la protection juridique des médecins canadiens et qui est distinct des ordres professionnels, et enfin le Collège à nouveau, cette fois en réponse directe à BenzoVeillance.

Année Source Ce qui est dit Registre
2009 CMQ, guide de pratique Obligation d'obtenir un consentement et un engagement du patient; documentation complète et rigoureuse requise; entente verbale ou écrite seulement pour patients à risque 2-3 Spécifique aux opioïdes
2017 Lignes directrices canadiennes, McMaster Consentement éclairé essentiel avant traitement opioïde; classé comme « bonne pratique », pas recommandation GRADE; contrat de traitement classé encore plus bas, comme « conseil d'expert » Spécifique aux opioïdes
2021/2022 ACPM (Association canadienne de protection médicale) Discussion de consentement inadéquate souvent en cause dans les cas médico-légaux; consignation au dossier recommandée; formulaire signé ≠ consentement réel Principe général
2026 Dr Mauril Gaudreault, président, CMQ, lettre du 11 juin 2026 « [Les informations sur le consentement] doivent être consignées au dossier du patient »; « il n'existe pas d'obligation générale d'obtenir un consentement écrit »; 26 médecins ont fait l'objet d'une entrevue, sans qu'aucune situation n'ait justifié d'escalade (c'est-à-dire une intervention supplémentaire du Collège) Spécifique au programme de surveillance

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Trois sources indépendantes, séparées dans le temps, s'entendent sur le principe : le Collège des médecins du Québec lui-même en 2009, le comité national d'experts responsable des lignes directrices canadiennes en 2017, et l'Association canadienne de protection médicale. Aucune obligation vérifiable de documentation écrite n'en découle pourtant, une absence que le Collège confirme lui-même en 2026, dans le cadre du seul programme conçu pour surveiller cette pratique.

À titre de comparaison internationale, la Veterans Health Administration, aux États-Unis, a rendu le consentement éclairé obligatoire avant tout traitement prolongé aux opioïdes dès 2020 (directive VHA 1005), une exigence qu'une initiative législative propose maintenant d'étendre à l'ensemble des médicaments psychiatriques prescrits aux vétérans américains. BenzoVeillance documente cette initiative plus en détail ici : Veterans Affairs : quand le consentement écrit devient obligatoire.

Le standard existe depuis 2009 dans le propre guide de pratique du Collège des médecins du Québec. En 2016, le Collège renouvelle cet engagement à l'échelle nationale, en signant la Déclaration conjointe sur les mesures visant à remédier à la crise des opioïdes, qui prévoit l'établissement d'un programme de surveillance des prescriptions. Le programme est finalement adopté à l'unanimité par le conseil d'administration en décembre 2023. Une réponse du Collège à une demande d'accès à l'information, obtenue en avril 2026, établit que 26 médecins ont été contactés dans le cadre de ce programme depuis son lancement, sans qu'aucun rapport d'étape n'ait été présenté au conseil d'administration en plus de 28 mois. Ce même chiffre de 26 médecins est repris par le président du Collège dans sa lettre du 11 juin 2026. Le consentement éclairé, formulé comme obligation par le Collège lui-même dès 2009, ne figure pas comme critère vérifiable de ce programme.

BenzoVeillance documente cet écart plus en détail dans trois dossiers distincts : Benzodiazépines et opioïdes : le même angle mort structurel, Programme de surveillance sans implication de la gouvernance, et Programme de surveillance des prescriptions : le CA dans le noir.

Ce que documente la recherche universitaire

Le tableau précédent documente la position des institutions à l'aide de citations isolées, séparées dans le temps. Le mémoire de la Dre Caroline Hosatte-Ducassy examine cette question en détail à partir du cadre juridique applicable aux opioïdes : pourquoi, malgré des décennies de guides de pratique et de lignes directrices, la question du consentement éclairé n'a jamais été spécifiquement testée devant les tribunaux québécois pour la prescription d'opioïdes.

Entre la thèse et le bulletin de nouvelles

La couverture médiatique ne pose pas la question du consentement éclairé. La recherche universitaire, elle, y répond depuis 2018 pour les opioïdes, et depuis 2023 pour l'ensemble de la pratique médicale québécoise. Ce n'est donc pas la réponse qui manque. C'est le pont entre le mémoire universitaire et l'article de journal, entre la thèse et le bulletin de nouvelles, que personne n'a jamais fait.

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