Un reportage sur les risques des somnifères : deux éléphants dans la pièce

Le 25 janvier 2026, Radio-Canada publie un article long format signé par la journaliste Dominique Forget, « Des somnifères plus sécuritaires, mais peu accessibles », accompagné d'une vidéo sur les réseaux sociaux. L'ensemble documente, à partir d'entrevues avec deux neurologues spécialistes du sommeil, les risques associés aux benzodiazépines prescrites comme somnifères : dépendance physique, tolérance, troubles de la mémoire et de la concentration à long terme, et lien possible avec la maladie d'Alzheimer.

Capture d'écran de l'article Radio-Canada — Des somnifères plus sécuritaires, mais peu accessibles, janvier 2026

Article de Radio-Canada, section Santé — 25 janvier 2026

Vidéo accompagnant l'article — Radio-Canada, janvier 2026

Le contenu de cette analyse est offert à titre informatif et ne constitue en aucun cas un avis médical. Veuillez consulter la mise en garde complète.

La journaliste ne couvre pas le sujet à distance. Elle indique avoir elle-même recours à des somnifères depuis plus de 25 ans.

Le reportage permet de documenter cinq constats :

1. Les benzodiazépines ne devraient être prises que de façon ponctuelle, pas à long terme (Dr Alex Désautels, neurologue, directeur du Centre d'études avancées en médecine du sommeil).

2. Le sommeil est peu enseigné dans les facultés de médecine, le Dr Désautels indique n'avoir lui-même reçu aucune formation sur le sujet pendant dix ans.

3. Les personnes qui dorment mal présentent une concentration anormale de protéines bêta-amyloïde et tau, toutes deux associées à la maladie d'Alzheimer (travaux de la chercheuse Sylvia Villeneuve, directrice du Centre StoP-Alzheimer de l'Institut Douglas, Université McGill).

4. Les troubles de la mémoire causés par les benzodiazépines ne sont pas nécessairement réversibles.

« Les troubles de la mémoire sont-ils réversibles une fois qu'on arrête de prendre les benzodiazépines ? La science n'a pas encore de réponse claire à cette question. » — Dr Thanh Dang-Vu, neurologue, IUGM, cité dans Radio-Canada, 25 janvier 2026

5. La journaliste indique elle-même avoir recours à des somnifères depuis plus de 25 ans (son médecin lui prescrit 30 comprimés par mois, renouvelables 12 mois par année) sans que le reportage n'aborde la question de l'information qu'elle aurait ou non reçue sur les risques associés à ce traitement, pourtant connus et documentés depuis des décennies.

Le reportage documente avec rigueur les risques pharmacologiques des benzodiazépines. Deux réalités n'y apparaissent pas.

Premier éléphant : le consentement éclairé

Le déficit de consentement éclairé dans la prescription prolongée de benzodiazépines n'est pas un angle d'analyse propre à BenzoVeillance. En février 2024, le reportage Cauchemar sur ordonnance de Radio-Canada documentait une crise de santé publique touchant des centaines de milliers de Québécois. En mars 2025, le président de l'Ordre des pharmaciens du Québec, Jean-François Desgagné, écrivait dans la revue L'Interaction (p. 3) :

« Comme clinicien, nous avons tous déjà vu des choses aberrantes. Des patients qui prennent des benzodiazépines depuis des années [...] Pourquoi n'intervenons-nous pas ? [...] Qui servons-nous lorsque nous n'intervenons pas ? Ni le patient, ni le réseau de la santé, ni la société toute entière. » — Jean-François Desgagné, président de l'OPQ, L'Interaction, mars 2025

Dans d'autres domaines médicaux, une telle situation serait immédiatement interprétée comme problématique.

Un patient confronté à des séquelles postopératoires attribuables à un risque dont il n'aurait jamais été informé réagirait, et cette réaction serait unanimement reconnue comme la conséquence normale d'un manquement au processus de consentement éclairé. Le constat central ne serait pas « les benzodiazépines sont risquées quand prises trop longtemps », mais bien « comment a-t-on pu permettre qu'elles soient administrées au long cours sans s'assurer que le patient est conscient qu'il assume des risques, alors que ces médicaments ne sont recommandés que pour un usage sporadique ? »

Pour mesurer à quel point la réaction collective serait différente dans un autre contexte, imaginons le scénario suivant. La population québécoise apprend dans un article et une vidéo de Radio-Canada qu'une pratique de chiropratie peut causer des atteintes neurologiques permanentes chez des milliers de patients. Que les praticiens n'ont reçu aucune formation adéquate sur ces risques pendant dix ans. Un citoyen qui suit ce genre de traitement depuis longtemps, troublé par ce qu'il vient de lire, décide de creuser. Il découvre que c'est une crise de santé publique. Que les patients ne sont pas systématiquement informés des risques. Que la pratique se poursuit, inchangée, depuis des décennies, et que l'ordre professionnel le sait. Que même des rapports de coroners assortis de recommandations ne déclenchent pas de réforme substantielle des pratiques.

Toute la société civile réagirait. On exigerait des comptes de l'ordre professionnel, dont la mission est de protéger le public. On demanderait comment il est possible qu'un consentement éclairé écrit et obligatoire n'ait pas été instauré depuis longtemps.

Or, cette logique ne semble pas s'appliquer avec la même évidence aux benzodiazépines. Les mêmes faits ne suscitent pas le même réflexe.

Lorsqu'un patient ayant suivi pendant des années un traitement aux benzodiazépines signale des problèmes cognitifs persistants, la réponse tend à se limiter au constat que tout médicament comporte des risques. L'attention se porte sur le médicament, sur sa durée d'utilisation, ou sur le patient lui-même, qui aurait dû savoir. Cette réponse ferme la discussion sur un plan individuel et évite d'ouvrir celle qui relève du cadre institutionnel : l'obligation de consentement éclairé, protégée par la loi, a-t-elle été respectée ?

La question structurelle (celle de l'information réellement transmise au patient et des responsabilités institutionnelles des ordres professionnels) tend à disparaître, sans explications, quand il s'agit de benzodiazépines. Les conséquences d'un risque non divulgué déclenchent, dans d'autres contextes médicaux, une mise en cause immédiate du processus de consentement. Cette réaction ne s'observe pas avec la même évidence quand il s'agit de benzodiazépines.

Le fait qu'une journaliste qui prend elle-même des somnifères depuis plus de 25 ans, qui rapporte les risques associés à son propre traitement, produise un article rigoureux sur les benzodiazépines sans aborder la question du consentement éclairé illustre la profondeur de cette dissociation.

Le déficit d'information est devenu si normalisé qu'il ne se voit même plus.

Ce que change l'absence de consentement pleinement éclairé, systématique et obligatoire

Le consentement éclairé n'est pas une formalité administrative. Il détermine la capacité du patient à comprendre ce qui lui arrive et à prendre des décisions autonomes sur son propre traitement. Prenons le cas d'une personne qui prend des benzodiazépines ou des hypnotiques en Z depuis plusieurs années.

Ce que le patient devrait savoir Patient ayant pleinement consenti Patient n'ayant pas pleinement consenti
Le médicament crée une dépendance physique très rapidement Savait que la dépendance s'installe rapidement. A choisi de poursuivre le traitement en connaissance de cause, accompagné par son médecin. Renouvelle sa prescription mois après mois, année après année, sans savoir qu'il est devenu physiquement dépendant.
Le médicament risque de ne plus faire effet et de nouveaux symptômes peuvent apparaître Reconnaît la tolérance quand elle s'installe. Sait que l'efficacité thérapeutique peut coexister avec des effets délétères liés à l'usage prolongé. Il comprend sa situation en toute connaissance de cause. Croit que son état se détériore. Attribue les nouveaux symptômes à sa condition initiale.
La dépendance physique peut interférer avec la psychothérapie Suit un traitement de psychothérapie en sachant que la dépendance physique au médicament peut interférer avec certaines approches thérapeutiques, y compris la thérapie cognitivo-comportementale. Suit une psychothérapie sans savoir que certains des symptômes qu'il tente de traiter pourraient être entretenus par le médicament lui-même.
Cesser le médicament exige un sevrage supervisé A été informé dès la première prescription que la cessation du traitement nécessite généralement un protocole de sevrage progressif et supervisé. Des tentatives répétées et improvisées provoquent un effet rebond à chaque fois, qui renforce la conviction que le traitement est indispensable.
Le médicament peut altérer la mémoire de façon potentiellement irréversible Pas de surprise, tout ça lui a été dit dès le jour 1 du traitement prolongé. Apprend que ça arrive même à ceux qui suivent leur prescription à la lettre.
Des symptômes peuvent persister même après la cessation complète du médicament Le sait. Un sevrage sécuritaire est planifié le moment venu pour en minimiser les effets. N'est pas au courant du syndrome. Cherche des solutions. Risque élevé de polymédication.

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Cette obligation d'information est un droit fondamental protégé par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec (article 1), inscrit dans le Code civil du Québec (articles 10 et 11) et dans les codes de déontologie des médecins (articles 28 et 29) et des pharmaciens (articles 33 et 36 sur le suivi thérapeutique, article 59 sur le devoir d'information). En pratique, une analyse comparative suggère que ces articles ne semblent pas appliqués de la même façon quand il s'agit de benzodiazépines.

Deuxième éléphant : le sevrage

En 18 minutes de reportage, trois médecins spécialistes sont interviewés. Aucun ne prononce le mot sevrage. La journaliste, elle-même sous somnifères depuis plus de 25 ans, indique avoir « beaucoup diminué » sa prise de médicaments, sans qu'aucun clinicien ne mentionne que la cessation de benzodiazépines après des années d'usage exige un protocole de réduction progressive et encadré.

Le guide clinique conjoint publié en 2025 par l'American Society of Addiction Medicine (ASAM) et neuf autres sociétés médicales, dont l'American Psychiatric Association et l'American Academy of Neurology, établit que la dépendance physique est un résultat attendu de l'usage régulier de benzodiazépines, distinct d'un trouble lié à l'usage de substances. Pour les patients fortement dépendants, le protocole recommande des réductions de 5 à 10 % toutes les six à huit semaines. Le processus peut prendre des mois, voire des années (Brunner et al., J Gen Intern Med, 2025).

BenzoVeillance ne préconise ni le sevrage ni le maintien du traitement, cette décision relève exclusivement du patient et de son médecin. Ce que l'observatoire documente, c'est l'absence même de la discussion, dans ce reportage comme, en règle générale, chez le médecin et le pharmacien. Le sevrage des benzodiazépines est reconnu comme l'un des plus difficiles en pharmacologie. Ses risques, son protocole, sa durée devraient faire partie de l'information clinique transmise au patient. Le reportage fait plutôt reposer la solution sur la thérapie cognitivo-comportementale pour l'insomnie et la rigueur qu'impose la thérapie, occultant l'existence d'un processus médical que les cliniciens connaissent : le sevrage progressif et encadré.

Le sevrage lui-même devrait faire l'objet d'un consentement éclairé : le processus est éprouvant, et le patient doit être informé du risque de syndrome post-sevrage, des symptômes qui peuvent persister des mois, voire des années après la cessation complète du médicament.

Des somnifères plus sécuritaires | Découverte, Radio-Canada, 25 janvier 2026

Témoignages de patients en sevrage — Benzodiazepine Information Coalition

À consulter — À la suite de ce reportage, une lettre a été transmise au président du Collège des médecins du Québec. Lire la lettre.

Sources et références

  • Dominique Forget, « Des somnifères plus sécuritaires, mais peu accessibles », Radio-Canada, 25 janvier 2026
  • Brunner et al., « Joint Clinical Practice Guideline on Benzodiazepine Tapering », Journal of General Internal Medicine, 2025
  • Code de déontologie des médecins du Québec, articles 28 et 29 — Légis Québec
  • Code de déontologie des pharmaciens du Québec — Légis Québec
  • Brigitte Noël et Judith Plamondon, « Cauchemar sur ordonnance », Enquête, Radio-Canada, 15 février 2024
  • Benzodiazepine Information Coalition — benzoinfo.com
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