Lettre au Collège des médecins du Québec après le reportage DécouverteLe reportage aborde les problèmes neurologiques associés aux benzodiazépines.

Cette lettre a été transmise au Dr Mauril Gaudreault, président du Collège des médecins du Québec, le 3 mars 2026, en réaction au reportage de l'émission Découverte de Radio-Canada diffusé le 25 janvier 2026. Cette lettre est demeurée sans réponse à ce jour, et le Collège n'a pas non plus fait de sortie publique pour recadrer les propos ou les impressions que le reportage aurait pu laisser. Cette page a été publiée le 19 juillet 2026, soit environ 20 semaines après la réception de la lettre.

Politique de publication — Documenter et archiver les démarches entreprises auprès des institutions concernées par le consentement éclairé fait partie de la mission de BenzoVeillance. La publication d'une correspondance attend cependant que le contexte s'y prête, dans le respect des personnes et des institutions concernées, pour ne pas court-circuiter un échange en cours. La publication se fait lorsqu'il est clair qu'il n'y aura pas de réponse ou de réaction, ou que la démarche est demeurée sans suite. Elle sert alors tout autant à documenter la problématique qu'une réponse l'aurait fait. Les demandes d'accès à l'information sont publiées immédiatement, leur nature étant déjà celle d'une démarche formelle et publique.

Le reportage aborde les benzodiazépines prises comme somnifères à partir d'entrevues avec des spécialistes du sommeil. La journaliste indique en prendre depuis plus de 25 ans, et rapporte elle-même les dangers associés à cet usage prolongé, sans jamais soulever, à titre d'argument ou de réflexion, ne serait-ce qu'en introduction du reportage, qu'elle n'a vraisemblablement jamais consenti à s'y exposer aussi longtemps. De la même manière, les médecins interviewés qui révèlent ces risques neurologiques au grand jour, ne semblent pas avoir d'égard pour les patients qui ont fait confiance à leur médecin traitant. Ceux-ci apprendront vraisemblablement en écoutant ou en lisant le reportage que leurs troubles de mémoire sont probablement irréversibles, alors même qu'ils n'ont jamais été informés de l'existence même des risques que le reportage révèle. Une pleine conscience du droit au consentement non respecté aurait vraisemblablement transparu dans leurs propos.

Ce silence traduit une confusion répandue entre effet secondaire, perçu comme normal, et danger de prescription au sens de la loi, dont la communication constitue une obligation légale.

La monographie de la plupart des benzodiazépines limite leur usage comme somnifère à deux à quatre semaines; au-delà, un sevrage encadré est indiqué. Malgré 18 minutes de reportage et trois médecins interviewés, cette réalité n'est jamais mentionnée; on y parle plutôt de thérapie cognitivo-comportementale pour l'insomnie (TCCi), ce qui peut laisser croire qu'aucun sevrage n'est nécessaire. C'est ce double silence, sur le consentement éclairé et sur le sevrage, qui a motivé l'envoi de la lettre suivante.

À consulter — l'analyse complète du reportage de Découverte, Un reportage sur les risques des somnifères : deux éléphants dans la pièce.

Monsieur Gaudreault,

Je m'adresse à vous à titre de citoyen et d'animateur de BenzoVeillance (benzoveillance.com), un observatoire citoyen du consentement éclairé en matière de médicaments prescrits. La présente porte sur un enjeu que le Collège connaît bien : la crise de santé publique des benzodiazépines prescrites.

Contexte

En janvier 2026, la journaliste Dominique Forget signait pour l'émission Découverte de Radio-Canada un reportage intitulé « Des somnifères plus sécuritaires, mais peu accessibles », diffusé à la télévision et publié en version longue sur le site de Radio-Canada.

La journaliste relate son expérience personnelle d'une prise quotidienne de benzodiazépines ou de médicaments en Z depuis 25 ans.

Ce reportage est riche en constats qui recoupent les préoccupations que l'observatoire citoyen documente, et devrait tout autant interroger le Collège.

Il constitue un révélateur involontaire de l'ampleur de la normalisation du déficit de consentement éclairé dans la prescription des benzodiazépines. La journaliste indique elle-même prendre des somnifères, à raison de 30 comprimés par mois, renouvelables sur 12 mois, et rapporte les risques associés à son propre traitement sans faire état d'avoir été informée de ces risques par ses professionnels de la santé.

Ce qui ressort du reportage, et ce qu'on n'y aborde pas

Les propos du Dr Désautels illustrent à quel point les prescriptions prolongées et leurs risques sont banalisés : un spécialiste du sommeil évoque publiquement les risques de dépendance et les atteintes cognitives liés à ces médicaments, sans que cela ne suscite chez lui le réflexe de s'interroger sur le consentement des patients actuellement sous traitement.

Ni le reportage ni le public ne semblent s'être formalisés de cette atteinte au droit au consentement éclairé, alors que les médecins sont soumis à des obligations explicites en la matière, y compris lorsqu'ils ne disposent pas de toute l'information nécessaire pour informer adéquatement leur patient. Le déficit de consentement est si normalisé qu'il échappe au regard. Pourtant, le consentement éclairé est un droit protégé par la Charte des droits et libertés de la personne (art. 1) et le Code civil du Québec (art. 10 et 11).

De plus, bien que le reportage ait visé à présenter des alternatives thérapeutiques aux benzodiazépines, les médecins interviewés n'ont pas fait mention de la possibilité de sevrage, qui est pourtant au centre du portrait clinique pour toute personne prenant des benzodiazépines de façon prolongée.

Pour un téléspectateur dépendant depuis des années, le reportage peut ainsi laisser croire que la cessation de sa dépendance repose essentiellement sur la thérapie cognitivo-comportementale pour l'insomnie (TCCi).

Or, l'arrêt des benzodiazépines après un usage prolongé requiert souvent un protocole de réduction progressive supervisé médicalement, comme le documente le récent guide clinique conjoint de l'ASAM (American Society of Addiction Medicine) et de neuf autres sociétés médicales, publié en 2025, ou même le protocole de sevrage du CaDen.

Cela dit, la sévérité notoire du sevrage des benzodiazépines et toute l'étendue des séquelles neurologiques pouvant persister longtemps après la cessation auraient eux aussi mérité d'être abordés.

Le fait que ces sujets n'aient pas été soulevés interroge, encore aujourd'hui, la qualité et l'étendue des informations transmises généralement au patient pour qu'il puisse prendre une décision autonome pleinement informée sur le traitement offert ou en cours.

Les engagements du Collège

Le 5 septembre 2025, dans un texte intitulé « Consentement libre et éclairé : assise de la relation entre médecins et patients », le Collège rappelait, sous votre plume, que « c'est sur le consentement que se construit la relation de confiance entre les médecins et leurs patients » et précisait que l'information transmise doit couvrir les « risques encourus probables et prévisibles » ainsi que les « autres choix possibles, avec nature, risques et bénéfices pour chacun ».

« C'est sur le consentement que se construit la relation de confiance entre les médecins et leurs patients. » — Dr Mauril Gaudreault, Collège des médecins du Québec, 5 septembre 2025

En février 2024, dans le reportage Cauchemar sur ordonnance de l'émission Enquête de Radio-Canada, vous déclariez que le programme de surveillance des prescriptions lancé en janvier 2024 devrait permettre, « dans trois ans, de pouvoir avoir suffisamment d'informations pour influer sur les politiques par rapport à cela et de soumettre des recommandations ».

Questions

Dans ce contexte, et considérant que la mission première du Collège est la protection du public, je souhaite porter à votre attention les questions suivantes :

  1. En janvier 2024, le Collège a cosigné avec trois autres ordres professionnels un avis public sur la vitaminothérapie intraveineuse rappelant aux médecins et aux pharmaciens leurs obligations déontologiques. Envisage-t-il une intervention comparable à la suite du reportage de Découverte, portant sur les risques documentés associés aux benzodiazépines, les limites de la TCCi, le sevrage au cœur du portrait clinique et l'obligation déontologique d'un consentement pleinement éclairé ?
  2. Le programme de surveillance décrit un processus d'analyse des prescriptions à l'aide de grilles d'évaluation dont le contenu n'est pas rendu public. Il ne fait pas état d'un indicateur mesurant la présence ou l'absence de consentement éclairé au dossier du patient, ni d'un mécanisme garantissant que ce consentement soit obtenu et documenté au moment de la prescription ou du renouvellement. Le Collège envisage-t-il d'intégrer de telles mesures à son programme ?
  3. Étant donné la souffrance documentée associée au sevrage et au post-sevrage, un processus pouvant s'étendre sur des mois, voire des années, et comportant des risques de séquelles neurologiques persistantes selon le guide clinique conjoint de l'ASAM (2025) et le reportage Découverte, le Collège envisage-t-il d'exiger un consentement éclairé spécifique avant d'entreprendre un plan de sevrage de benzodiazépines ?
  4. À l'approche de l'échéance de trois ans que vous aviez évoquée, et considérant que le programme a fait l'objet d'une révision en décembre 2025 sans amendements, pourriez-vous préciser si des recommandations sont en préparation ?

Les benzodiazépines : une problématique connue du Collège depuis longtemps

Dès 1997, les lignes directrices du Collège des médecins stipulaient qu'il « n'est pas recommandé d'utiliser les benzodiazépines de façon prolongée dans le traitement de l'insomnie » et que « ce traitement n'est pas scientifiquement reconnu et produit une situation à haut risque de créer une dépendance ».

« [Il] n'est pas recommandé d'utiliser les benzodiazépines de façon prolongée dans le traitement de l'insomnie [...] ce traitement n'est pas scientifiquement reconnu et produit une situation à haut risque de créer une dépendance. » — Collège des médecins du Québec, lignes directrices, 1997

En 2002, Le Devoir rapportait le témoignage de Joan Gadsby, dépendante pendant 23 ans aux benzodiazépines à la suite d'une prescription médicale, et indiquait que des discussions entre le Collège des médecins et l'Ordre des pharmaciens seraient demeurées « à l'état informel ».

Déjà à l'époque, la question du consentement éclairé ne pouvait être considérée comme secondaire, puisque les risques et les enjeux liés à l'usage prolongé étaient connus et discutés au sein des instances professionnelles.

Ce qui rend d'autant plus difficile à justifier l'absence à ce jour d'exigence formelle d'un consentement éclairé systématique, obligatoire et documenté dans le dossier de chaque patient.

Des conséquences qui brisent des vies

Les conséquences pour les patients sont largement documentées dans la littérature scientifique : atteintes cognitives persistantes, dépendance physique sévère, sevrages pouvant s'étendre sur des mois, voire des années, syndrome post-sevrage, altération du fonctionnement professionnel et social. Les rapports de coroners transmis au Collège font quant à eux état de situations dramatiques liées notamment à des cessations trop rapides ou mal encadrées.

Ces conséquences frappent des patients qui ont développé une dépendance iatrogène en ayant pourtant respecté leur prescription conformément aux indications médicales. Elles ne résultent pas toujours d'un usage détourné, mais d'un traitement suivi tel qu'il leur a été prescrit et autorisé en pharmacie.

Les ordres professionnels : un rôle que personne d'autre ne peut jouer

Le public ne peut pas, par ses propres moyens, se protéger contre un déficit systémique de consentement éclairé. C'est précisément pour cela que les ordres professionnels existent.

En l'absence d'exigences formelles, explicites et encadrées en matière de consentement éclairé pour les benzodiazépines, chaque maillon de la chaîne tend à se déresponsabiliser. Personne ne manque à une obligation clairement définie, parce qu'aucune exigence spécifique n'est formalisée. Et c'est précisément là que les ordres professionnels doivent intervenir : c'est leur raison d'être, inscrite dans le Code des professions.

J'espère que cette communication sera reçue pour ce qu'elle est : la démarche d'un citoyen convaincu que la protection du public dans cette crise des benzodiazépines exige un consentement pleinement éclairé, systématique et obligatoire. Les correctifs nécessaires pour y parvenir restent à entreprendre.

Je serais reconnaissant de l'attention que vous porterez aux questions soulevées dans cette lettre.

Veuillez agréer, Monsieur Gaudreault, l'expression de mes salutations distinguées.

Un citoyen
Observatoire citoyen du consentement éclairé en matière de médicaments prescrits
benzoveillance.com

Copie conforme : Me Mélanie Hillinger, présidente de l'Office des professions du Québec ; M. Thomas Mühlemann, cabinet du ministre responsable des lois professionnelles ; David-Alexandre Grisé, coordonnateur, CDDM, Collectif de défense des droits de la Montérégie.

Sources citées dans la lettre

  • Radio-Canada, Découverte, « Des somnifères plus sécuritaires, mais peu accessibles », Dominique Forget, 25 janvier 2026 — article / reportage télévisé
  • Collège des médecins du Québec, « Consentement libre et éclairé : assise de la relation entre médecins et patients », 5 septembre 2025 — texte original
  • Radio-Canada, Enquête, « Cauchemar sur ordonnance », février 2024 — reportage
  • Collège des médecins du Québec, lignes directrices sur l'insomnie, 1997 — document original
  • Le Devoir, témoignage de Joan Gadsby, 2002 — image
  • ASAM (American Society of Addiction Medicine) et coauteurs, guide clinique conjoint sur le sevrage des benzodiazépines, 2025 — document
  • CaDeN (Réseau canadien de déprescription), protocole de sevrage — algorithme

Pour aller plus loin

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