Consentement éclairé en déontologie médicale

« Les sanctions sont pratiquement inexistantes »

Audrey Ferron Parayre est professeure à la Section de droit civil de l'Université d'Ottawa. Sa thèse de doctorat porte sur l'écart entre le droit au consentement éclairé tel que formulé par les tribunaux et ce qui se passe réellement dans les pratiques cliniques. En 2023, son analyse de la jurisprudence disciplinaire du Collège des médecins du Québec a conduit au constat suivant : de 2002 à juin 2022, le Conseil de discipline n'a rendu que 14 décisions touchant le consentement aux soins, dont 2 seulement portent exclusivement sur cette obligation. Les sanctions sont, selon ses termes, « pratiquement inexistantes ».

Ce constat éclaire le dossier des benzodiazépines. Dans N.L. c. Mathieu (2025 QCCS 517), la Cour supérieure a jugé la faute non établie dans une poursuite visant des benzodiazépines. En droit civil, la conduite du médecin s'évalue d'après la pratique des pairs, et le demandeur doit aussi prouver le lien de causalité. En droit disciplinaire, BenzoVeillance a lu en texte intégral vingt dossiers du Conseil de discipline du Collège des médecins (vingt-sept décisions, de 2010 à juillet 2026) portant sur la prescription de benzodiazépines, de médicaments en Z ou d'opioïdes. Aucun ne retient un chef fondé sur les articles 28 ou 29 du Code de déontologie. Aucun mécanisme ne garantit que le consentement soit pleinement éclairé, systématique et documenté.

Capsule vidéo de la professeure Audrey Ferron Parayre sur le consentement éclairé aux soins, produite par Jurivision (Faculté de droit de l'Université d'Ottawa)

Capsule vidéo de la professeure Audrey Ferron Parayre, Jurivision, Faculté de droit de l'Université d'Ottawa

La transcription intégrale qui suit est celle de la capsule vidéo produite par Jurivision. Pour l'analyse des données de recherche de la professeure Ferron Parayre, voir Le consentement aux soins en déontologie médicale : ce que la jurisprudence révèle.

Transcription intégrale

Dans les pratiques, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que le médecin dit au patient ? Qu'est-ce que le patient comprend ? Qui prend la décision finale ?

Bonjour, je m'appelle Audrey Ferron Parayre, je suis professeure à la Section de droit civil de l'Université d'Ottawa.

L'origine de la recherche

J'ai choisi de faire ma thèse sur le droit de la santé, sur le consentement aux soins plus particulièrement, après mon parcours à la maîtrise. Ça a été une continuité naturelle entre le travail de maîtrise que j'avais fait, qui portait sur la prise de décision partagée.

En gros, c'est un concept qui est utilisé particulièrement en médecine pour qualifier la relation entre le patient et le soignant.

Le continuum : du paternalisme au consumérisme

Sur une espèce de continuum, on a le paternalisme médical, où le soignant est vu comme étant la personne qui prend la décision, qui impose un choix médical parce que c'est lui l'expert, et le patient se « soumet » aux soins.

Puis, à l'autre bout du continuum, on a ce qui est souvent qualifié de consumérisme médical, où là c'est plutôt l'inverse : c'est le patient qui arrive en ayant autodiagnostiqué son problème, en ayant déjà une idée de la prescription qu'il veut avoir et, finalement, le médecin est là pour mettre une étampe sur ce que le patient veut déjà avoir.

La prise de décision partagée se trouve à être entre les deux, en fait. On reconnaît évidemment l'expertise médicale, mais on reconnaît aussi une grande expertise au patient, qui est de facto la personne qui connaît le mieux ses symptômes, ses capacités à les gérer, ce qui constitue une qualité de vie pour lui, ce qui constitue un effet secondaire qui n'est pas tolérable versus un effet secondaire qui l'est.

Donc on jumelle ces deux expertises-là à l'aide des données probantes et de l'expérience patient pour avoir une prise de décision partagée, ça le dit, donc entre le soignant et le patient. C'est perçu dans les recherches de plus en plus comme étant quelque chose qui donne des soins de santé optimaux, en fait, où on a la plus grande adhérence des patients aux traitements, les meilleurs résultats sur la santé à long terme, donc tant d'un point de vue individuel, la qualité de la relation, la satisfaction de l'un et l'autre, mais aussi d'un point de vue de santé publique : ce que, comme population, on obtient comme résultat.

Le caractère éclairé du consentement

Au fur et à mesure que j'ai avancé, j'ai un peu recentré mon champ d'intérêt vers le caractère éclairé du soin, donc vraiment, l'échange d'informations entre le soignant et le patient.

Ça a été vraiment ça le cœur de la recherche : tester dans quelle mesure il y a une adéquation entre le droit idéalisé par nos tribunaux et la réalité du terrain.

L'écart entre le droit et la pratique

L'adéquation entre le droit posé, donc ce qu'on sait comme juristes que devrait être le consentement éclairé aux soins, et ce qui se passe en réalité, c'est qu'il y a un important décalage.

Il y a un écart important entre ce que le droit dit et ce qui est vécu dans les pratiques cliniques. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent ça. Il y a à la fois effectivement des contraintes systémiques, donc le manque de temps, le manque de formation des médecins aussi. Ce qui est ressorti beaucoup, c'est qu'on ne leur explique pas beaucoup les enjeux juridiques liés à ça.
Note de BenzoVeillanceSelon les documents obtenus par BenzoVeillance, le programme de surveillance du CMQ, adopté en décembre 2023, ne comporte pas d'indicateur mesurant la présence ou l'absence de consentement éclairé au dossier du patient. Voir Programme de surveillance des prescriptions : Un CA dans le noir.

La formation par imitation

Selon les témoignages que j'ai eus, ils ont parfois des cours durant leur préparation à être médecin où on va leur expliquer ça, mais un des résidents disait « tant qu'on l'a pas fait, ça nous passe un peu par-dessus la tête, c'est très abstrait et on ne le retient pas ».

Après ça, ils arrivent en résidence et là, ce qui va se passer en fait, c'est le modèle de leur patron qui va juste être répété. Alors s'ils ont un patron qui fait un bon processus de consentement éclairé aux soins, ils vont apprendre ce processus-là; ils vont le répéter. Et à l'inverse, ils vont aussi répéter les mauvais comportements, parce que c'est comme ça qu'ils vont apprendre.
Note de BenzoVeillanceDans N.L. c. Mathieu (2025 QCCS 517), la Cour supérieure a jugé la faute non établie. Elle relève que le médecin ne semble pas avoir avisé explicitement la patiente des risques de dépendance (§188) et que l'expert en médecine familiale décrit une pratique où le sevrage n'est pas abordé avec les patients (§189).

La sanction : la découverte inattendue

Parmi tous les facteurs qui vont expliquer l'ineffectivité du droit au consentement éclairé aux soins, ce qui m'a le plus surprise, et parce que ce n'était vraiment pas quelque chose que j'allais fouiller à la base, c'est la sanction. C'est comment le droit sanctionne les comportements inadéquats des médecins en matière de consentement éclairé aux soins.

Je ne voulais pas chercher de ce côté-là. Moi, je voulais vraiment voir dans les pratiques et faire un constat sur les pratiques. Ce qui est revenu, au fur et à mesure que je fouillais et particulièrement dans le « focus group » avec les médecins, c'est qu'ils ont une crainte réelle du droit. Ça leur fait peur. Ils ont peur d'être poursuivis, ils ne comprennent pas, ils ont l'impression que ça change beaucoup.

Ce qui a été fascinant, ça a été d'aller chercher les causes de responsabilité médicale pour consentement éclairé, donc quand il y a eu un déficit dans l'information qui a été donnée, et les causes en déontologie, pour réaliser qu'en fait, les sanctions sont pratiquement inexistantes. Capsule vidéo, à environ 5:20
C'est extrêmement difficile pour un patient d'avoir gain de cause contre un médecin quand il allègue que le médecin ne lui a pas donné toute l'information dont il avait besoin pour donner son consentement. Capsule vidéo, à environ 5:40
Note de BenzoVeillanceL'analyse de la jurisprudence disciplinaire recense 14 décisions de 2002 à juin 2022, dont 2 seulement portent exclusivement sur le consentement. BenzoVeillance a pour sa part lu vingt dossiers du Conseil de discipline (vingt-sept décisions, de 2010 à juillet 2026) portant sur la prescription de benzodiazépines, de médicaments en Z ou d'opioïdes : aucun ne retient un chef fondé sur les articles 28 ou 29. Voir l'analyse et la méthode.

Chercher des solutions durables

On ne peut pas étudier ce sujet-là et parvenir surtout à des solutions qui sont éventuellement pérennes si on polarise le débat. Il faut chercher une façon de mener les gens qui, au départ, ont des vues différentes et ne s'entendent pas du tout vers des points de convergence pour essayer d'avoir un impact positif réel et durable dans les pratiques cliniques.

La position de BenzoVeillance

BenzoVeillance partage ce constat. L'objectif n'est pas d'augmenter les sanctions disciplinaires, mais de rendre leur nécessité caduque. Un formulaire standardisé de consentement éclairé, intégré au dossier du patient avant toute prescription initiale et à chaque renouvellement, créerait un mécanisme vérifiable qui protège à la fois le patient et le prescripteur. Un consentement pleinement éclairé, systématique et documenté ne repose pas sur la bonne volonté individuelle : il repose sur un outil qui en garantit l'application.

Sources et dossiers liés

Source de la transcription

Audrey Ferron Parayre, « Le consentement éclairé aux soins », capsule vidéo, Jurivision, Faculté de droit de l'Université d'Ottawa.

Article de recherche

Audrey Ferron Parayre, « Le consentement aux soins en déontologie médicale : quelle protection pour le public ? », (2023) 52 Revue de droit de l'Université de Sherbrooke 381 — Érudit.

Dossiers BenzoVeillance

Le consentement aux soins en déontologie médicale : ce que la jurisprudence révèle — Analyse des 14 décisions disciplinaires recensées par la professeure Ferron Parayre.

N.L. c. Mathieu (2025 QCCS 517) — La Cour supérieure juge la faute non établie dans une poursuite visant des benzodiazépines; la conduite s'évalue d'après la pratique des pairs.

Programme de surveillance des prescriptions : Un CA dans le noir — Le programme de surveillance du CMQ, adopté le 8 décembre 2023 : premier bilan annoncé par le Collège le 28 juillet 2026, 26 médecins convoqués.

Pourquoi rien ne change : les mécanismes du statu quo et les leviers de correction disponibles — Le cycle qui rend la situation auto-entretenue, et les leviers qui pourraient le corriger.

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