Crise des benzodiazépines prescrites au Québec
Table des matières
1. Le consensus médical et le reportage d'Enquête
Des médecins québécois et canadiens reconnus sonnent l'alarme sur les benzodiazépines depuis plusieurs années. Leurs déclarations convergent : cette crise de santé publique nécessite une action immédiate pour protéger les patients.
Dr David Lussier, Gériatre
Institut universitaire de gériatrie de Montréal
Dr Alain Vadeboncoeur, Urgentologue
Dr René Wittmer, Médecin
Professeur adjoint de clinique, Université de Montréal
Dr Jim Wright, Professeur émérite
Université de la Colombie-Britannique
Reportage complet d'Enquête : "Cauchemar sur ordonnance"
Le 15 février 2024, l'émission Enquête de Radio-Canada a diffusé un reportage majeur révélant l'ampleur de la crise des benzodiazépines au Québec. Signé par les journalistes Brigitte Noël et Judith Plamondon, ce reportage a documenté les ravages de la surprescription de somnifères et d'anxiolytiques à travers des témoignages poignants et des données chiffrées.
2. La crise en chiffres
Le reportage « Cauchemar sur Ordonnance » de l'émission ENQUÊTE de Radio-Canada diffusé le 15 février 2024 a révélé une crise de santé publique liée aux benzodiazépines et aux hypnotiques en Z. Ces médicaments, prescrits couramment par les médecins et délivrés en pharmacie, ont entraîné des conséquences documentées pour des milliers de Québécois.
Médicaments concernés :
Benzodiazépines les plus courantes : Clonazépam (Rivotril), Lorazépam (Ativan), Valium, Restoril, Alprazolam (Xanax), Oxazépam (Serax), Bromazépam (Lectopam), etc.
Hypnotiques en Z les plus courants : Zopiclone (Imovane, Rhovane), Zolpidem (Sublinox)
En savoir plus sur la problématique des benzos
Données de départ à savoir : durée d'utilisation recommandée
Monographie de l'Ativan (lorazépam) - Santé Canada, page 9 :
« En général, on ne doit prescrire les benzodiazépines que pendant de brèves périodes (p. ex., 2 à 4 semaines). L'emploi prolongé continu du lorazépam n'est pas recommandé. »
INSPQ - Bulletin d'information toxicologique, mars 2016 :
« Lors de la prescription et de la délivrance du médicament, les informations nécessaires sur la médication devraient être transmises au patient. De plus, il devrait être informé qu'une benzodiazépine représente une solution à court terme, soit de 2 à 4 semaines, pour le traitement de son insomnie ou de son anxiété. »
Ces deux sources officielles convergent : 2 à 4 semaines maximum.
La crise de santé publique des benzodiazépines prescrites en chiffres
Source des données : Les données du tableau ci-dessous sont tirées du récit numérique de Radio-Canada « Cauchemar sur ordonnance » publié le 15 février 2024
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| Groupe d'âge | Population | Taux d'usage total | Nombre d'usagers | Taux d'usage chronique | Usagers chroniques |
|---|---|---|---|---|---|
| 65 ans et plus[1] | 1 810 000 | 23 % | 416 300[2] | 20 % | 362 000[3] |
| 18 à 64 ans[4] | 5 400 000 | 5 % (estimé) | 270 000[5] | 4 % (estimé) | 216 000[6] |
| TOTAL QUÉBEC | 7 210 000 | — | ≈ 686 300 | — | ≈ 578 000 |
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Impact de la dépendance iatrogène (dû au traitement, pas à un abus) — Hors-reportage
Note méthodologique importante
Les données de cette section ne sont pas rapportées dans le reportage Radio-Canada, mais sont déduites à partir des 578 000 usagers chroniques identifiés dans le reportage, en appliquant des taux de dépendance et de séquelles documentés dans la littérature scientifique sur les benzodiazépines.
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| Manifestation | Base de calcul | Taux estimé | Nombre de personnes |
|---|---|---|---|
|
Dépendance avec symptômes de sevrage[7] (symptômes de faibles à très sévères, durée de quelques semaines à plusieurs années — la FDA rapporte même un cas de 8 années) |
578 000 (usagers chroniques) |
60 % | ≈ 346 800 |
|
Manifestations permanentes post-benzos[8] (séquelles durables après l'arrêt) |
346 800 (avec symptômes de sevrage) |
10-15 % (moy. 12,5%) |
≈ 43 350 |
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Interprétation de ces données : Sur les 578 000 usagers chroniques de benzodiazépines au Québec, près de 347 000 personnes développent une dépendance iatrogène (dû au traitement, pas à un abus) avec symptômes de sevrage, et parmi ces dernières, environ 43 350 personnes conserveront des séquelles permanentes suite à leur exposition aux benzodiazépines.
Notes méthodologiques et détails des calculs
Données d'usage (population générale)
[1] Population 65 ans et plus : Selon les données démographiques du Québec pour 2022.
[2] Calcul usage total 65+ ans : 1 810 000 personnes × 23% = 416 300 adultes
Source : Taux confirmé par le reportage d'Enquête de Radio-Canada
[3] Calcul usage chronique 65+ ans : 1 810 000 personnes × 20% = 362 000 adultes
Source : Taux confirmé par le reportage d'Enquête de Radio-Canada
[4] Population 18 à 64 ans : Estimation basée sur les données démographiques du Québec pour 2022 (environ 5,4 millions d'adultes). Les taux pour ce groupe d'âge sont des estimés conservateurs établis en l'absence de données publiques précises.
[5] Calcul usage total 18-64 ans (estimé) : 5 400 000 personnes × 5% = 270 000 adultes
Note : Ce taux de 5% est un estimé prudent, considérant que le reportage indique 11% pour l'ensemble de la population générale.
[6] Calcul usage chronique 18-64 ans (estimé) : 5 400 000 personnes × 4% = 216 000 adultes
Note : Ce taux de 4% représente une estimation conservatrice de l'usage à long terme pour ce groupe d'âge.
Impact de la dépendance iatrogène
[7] Dépendance avec symptômes de sevrage après 4 semaines : 578 000 usagers chroniques × 60% = 346 800 personnes
Base scientifique : Selon Heather Ashton (Ashton Manual), Mohamed Ben Amar (pharmacologue, Université de Montréal) et Annick Minville, entre 40% et 80% des usagers chroniques développent une dépendance après 4 semaines d'usage. Le taux de 60% représente une moyenne prudente de cette fourchette.
Source : Article du Journal Le Devoir
[8] Manifestations permanentes post-benzodiazépines : 346 800 personnes avec symptômes de sevrage × 12,5% (moyenne de 10-15%) = ≈ 43 350 personnes
Base scientifique : Selon le Benzodiazepine Information Coalition, entre 10% et 15% des personnes qui développent des symptômes de sevrage conservent des manifestations permanentes après l'arrêt du médicament.
Sources :
- Récit numérique de Radio-Canada : Cauchemar sur ordonnance (15 février 2024)
- Heather Ashton, Benzodiazepines: How They Work and How to Withdraw (Ashton Manual)
- Mohamed Ben Amar et Annick Minville : Le Devoir
- Benzodiazepine Information Coalition : Protracted Withdrawal Syndrome
Autres données du reportage Radio-Canada : 11% de la population générale a reçu une prescription en 2022 ; 14% des femmes ; 27% des personnes de 71 ans et plus.
3. Les chiffres de l'INSPQ : données de surveillance populationnelle
L'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a publié plusieurs rapports documentant l'ampleur de l'usage des benzodiazépines chez les personnes âgées québécoises. Ces données permettent de quantifier précisément l'étendue du problème.
Note importante : Les données de l'INSPQ diffèrent de celles présentées dans le reportage de Radio-Canada car elles utilisent des sources différentes. Une explication détaillée de ces différences et de leur réconciliation se trouve à la fin de cette section.
Rapport INSPQ 2019 : Portrait 2014-2015
En 2019, l'INSPQ a publié un rapport sur l'utilisation des benzodiazépines chez les aînés québécois couvrant l'année 2014-2015.
Données clés sur les benzodiazépines (2014-2015) :
- 283 562 aînés québécois de 66 ans et plus ont reçu au moins une délivrance de benzodiazépine (26,8% de la population des 66+)
- 27 494 nouvelles prescriptions initiées au cours de l'année
- Plus de la moitié des utilisateurs (57,4%) prenaient 10 médicaments ou plus
Différences selon le sexe : les femmes plus exposées
Utilisation des benzodiazépines chez les aînés (2014-2015) :
- Femmes : 32,4% des femmes de 66 ans et plus utilisaient des benzodiazépines
- Hommes : 19,5% des hommes de 66 ans et plus utilisaient des benzodiazépines
Initiation de benzodiazépines chez les nouveaux utilisateurs :
- Femmes : 37,3% des nouvelles utilisatrices ont initié une benzodiazépine
- Hommes : 30,1% des nouveaux utilisateurs ont initié une benzodiazépine
Ce que révèlent ces données : Les femmes sont disproportionnellement exposées aux benzodiazépines : 32,4% des femmes contre 19,5% des hommes. Cette différence soulève des questions d'équité en matière de protection de la santé. Parmi les nouvelles prescriptions, plus d'un tiers des femmes (37,3%) et près d'un tiers des hommes (30,1%) se voient prescrire une benzodiazépine comme premier médicament potentiellement inapproprié. Avec près de 27 500 nouvelles prescriptions par an chez les 66 ans et plus, le nombre de patients qui reçoivent une information complète sur les risques avant cette première prescription n'est pas documenté.
Consulter le rapport INSPQ 2019 (PDF)
Rapport INSPQ 2024 : Portrait 2012-2022
En septembre 2024, l'INSPQ a publié un nouveau rapport couvrant une période de 10 ans.
Évolution de l'usage des benzodiazépines sur 10 ans :
- 2012 : 28,4% des personnes de 65 ans et plus utilisaient des benzodiazépines
- 2022 : 16,7% des personnes de 65 ans et plus utilisaient des benzodiazépines
- Diminution de 11,7 points de pourcentage sur la période
Cette tendance à la baisse s'observe aussi internationalement (Belgique, Ontario, États-Unis, Australie). Plusieurs facteurs peuvent l'expliquer : introduction d'outils de déprescription, campagnes de sensibilisation, éducation du public sur les risques.
Une baisse encourageante, mais des centaines de milliers de personnes toujours exposées
Si la baisse est encourageante, un taux de 16,7% signifie qu'environ 250 000 personnes âgées étaient toujours sous benzodiazépines en 2022 selon le régime public. Et si l'on tient compte des régimes privés, comme le font les données de Radio-Canada, le nombre réel s'élève à plus de 416 000 personnes âgées (23% des 65+), dont environ 362 000 en usage chronique (20% des 65+).
Ce que ces données ne disent pas
Les rapports de l'INSPQ documentent méticuleusement l'usage des benzodiazépines : prévalence, tendances, facteurs associés. Ils proposent des interventions comme la déprescription pour "optimiser le traitement". Ce sont des travaux rigoureux et nécessaires.
Toutefois, trois dimensions essentielles demeurent absentes de ces études :
1. L'impact sur la qualité de vie pendant l'usage
C'est environ 575 000 personnes qui font un usage prolongé de benzodiazépines, bien au-delà des 2 à 4 semaines recommandées. Une proportion importante vit avec des répercussions concrètes qui peuvent affecter leur quotidien : troubles cognitifs, difficultés à accomplir leurs activités quotidiennes normalement, risque accru de chutes, perte d'autonomie fonctionnelle, isolement social progressif, détérioration de la vie sociale, pertes de revenus liées à l'incapacité de maintenir leurs activités professionnelles normales, polypharmacie, etc. Dans les cas les plus graves, ces effets peuvent contribuer à des états menant au suicide.
2. Les effets persistants après la cessation
Les études de l'INSPQ ne documentent pas non plus les effets à long terme qui peuvent persister après l'arrêt des benzodiazépines. Or, la littérature scientifique reconnaît l'existence de syndromes post-sevrage prolongés : des symptômes débilitants peuvent continuer à affecter gravement la vie des personnes pendant des mois, voire des années après la cessation complète. Cette réalité, pourtant documentée dans la recherche (dont le protocole de sevrage de l'ASAM en 2025), demeure invisible dans les rapports de santé publique.
3. Le consentement éclairé à l'initiation du traitement
La question du consentement éclairé ne semble pas faire partie du mandat de ces études, comme si elle relevait d'un autre domaine. Sans données permettant de s'assurer que l'usage résulte d'un choix informé plutôt que d'une acceptation passive de la prescription, les rapports de surveillance documentent un phénomène sans s'interroger sur les conditions dans lesquelles l'usage a été initié.
L'absence de ces trois dimensions dans les études de l'INSPQ n'est pas une limite méthodologique secondaire. C'est un angle mort qui empêche de documenter le problème dans toute son ampleur.
Consulter le rapport INSPQ 2024 (PDF)
Réconciliation des données : Radio-Canada vs INSPQ
Radio-Canada (reportage 2024, données 2022) :
- Inclut tous les régimes d'assurance médicaments (publics ET privés)
- Résultat : 23% des 65 ans et plus ont reçu une prescription
- Résultat : 20% des 65 ans et plus en usage chronique
INSPQ (rapport 2024, données 2022) :
- Utilise uniquement les données du régime public d'assurance médicaments (RAMQ)
- Exclut donc : les régimes privés, les personnes en CHSLD conventionnés, et les non-assurés par la RAMQ
- Couvre environ 90% de la population des 65 ans et plus
- Résultat : 16,7% des 65 ans et plus couverts par la RAMQ utilisaient des benzodiazépines
Explication de l'écart : La différence entre 16,7% (INSPQ) et 23% (Radio-Canada) s'explique principalement par le fait que l'INSPQ n'a accès qu'aux données du régime public de la RAMQ, alors que Radio-Canada a obtenu des données incluant également les régimes privés d'assurance médicaments. Les deux sources documentent des populations différentes mais réconciliables.
Un rapport de santé publique alarmant (2013)
En 2013, la Direction de santé publique du Bas-Saint-Laurent a publié une analyse des rapports de coroners sur 35 suicides survenus entre 2007 et 2009 dans la région. Dans 41% des cas, les médicaments retrouvés dans le sang étaient des benzodiazépines — la classe de médicaments la plus fréquemment détectée.
Malgré ce constat alarmant, le rapport ne questionne jamais la sécurité des prescriptions prolongées, n'analyse pas la durée des traitements, n'examine pas les circonstances d'arrêt ou de sevrage, et ne se prononce pas sur la qualité du suivi thérapeutique. Ce silence est révélateur : même lorsque les benzodiazépines représentent 41% des médicaments retrouvés dans des cas de suicide, l'analyse de santé publique ne remet pas en question les pratiques de prescription et de suivi à long terme.
Consulter le rapport de santé publique 2013 (PDF)
4. Signaux d'alarme des rapports de coroners
Au-delà des données épidémiologiques, les rapports des coroners du Québec constituent une source importante de signaux d'alarme concernant les risques associés aux benzodiazépines. Ces rapports documentent régulièrement des cas où les benzodiazépines ont joué un rôle dans des décès, formulent des recommandations explicites aux ordres professionnels, mais ces recommandations n'ont pas mené à des actions structurantes pour protéger systématiquement chaque patient.
Rapport spécial sur la thématique du suicide (2019)
En 2019, la coroner Me Julie-Kim Godin a publié un rapport d'enquête publique thématique sur le suicide qui formulait une recommandation explicite visant directement les benzodiazépines :
Recommandation de la coroner Julie-Kim Godin (2019) :
« Je recommande au Collège des médecins du Québec et à l'Ordre des pharmaciens du Québec de revoir la conduite de leurs membres ayant prescrit ou servi des benzodiazépines dans une perspective d'amélioration des pratiques et de prévention du suicide. »
Cette recommandation directe aux deux ordres professionnels soulignait l'urgence d'agir sur les pratiques de prescription et de dispensation des benzodiazépines dans un contexte de prévention du suicide.
Réponse du CMQ : silence sur les enjeux systémiques
Le CMQ a publié sa réponse en novembre 2023. Dans cette réponse, les benzodiazépines sont mentionnées une seule fois, uniquement dans le contexte du risque d'intoxication volontaire chez les patients suicidaires.
Ce que la réponse du CMQ n'aborde pas : l'usage chronique, le développement de dépendance par prescriptions prolongées, les protocoles de sevrage sécuritaire, les dangers des arrêts brusques, les risques suicidaires accrus pendant un sevrage inadéquat, les contre-indications de polyprescription.
Plusieurs années après cette recommandation explicite, aucune mesure structurante obligatoire n'a été mise en place pour garantir que chaque patient recevant des benzodiazépines bénéficie d'un suivi approprié et d'une information complète sur les risques.
Cas emblématique : Marilyn Turcotte (2021)
Le cas de Marilyn Turcotte illustre de façon frappante les lacunes systémiques que les recommandations des coroners n'ont pas réussi à corriger. Le rapport de coroner documente une série de manquements graves dans le suivi d'une patiente sous benzodiazépines.
Constats du coroner :
- « Il est inquiétant qu'une dépendance aux benzodiazépines est identifiée dès décembre 2015, mais aucun plan d'action cohérent n'est jamais formulé pour détoxifier la patiente qui continue à recevoir des prescriptions de benzodiazépines jusqu'à son décès. »
- « Il est inquiétant que cette patiente se voit régulièrement prescrire à la fois des benzodiazépines et des opioïdes, ce qui l'expose à un risque important d'abus et de surdose. »
- « Il est inquiétant que cette femme ne subisse jamais de dépistage de toxicologie urinaire ou sanguine au cours de sa période de traitement. »
- « Il est inquiétant que le plan de suivi d'un patient aussi compliqué ne soit généralement que "PRN". Il est inapproprié de ne pas avoir un suivi extrêmement étroit, consistant et régulier d'un patient qui est traité avec des doses élevées de médicaments dangereux. »
Dénouement : Marylin Turcotte s'est suicidée 14 jours après avoir été désinscrite du cabinet médical.
Recommandation émise au CMQ : « Analyse des décisions médicales et amélioration de la qualité des soins. »
Recommandation émise à l'OPQ : Aucune.
La question fondamentale
Les signaux d'alarme documentés depuis plus d'une décennie n'ont pas mené à des mesures correctives structurantes de la part des ordres professionnels.
Les cas analysés démontrent que les mesures volontaires et les encouragements à adopter de bonnes pratiques sont insuffisants. L'absence de changements systémiques obligatoires signifie que chaque nouveau patient qui reçoit une prescription de benzodiazépines demeure à risque des mêmes lacunes de suivi qui ont été documentées dans ces décès tragiques.
→ Consulter l'analyse complète « De recommandation à inaction »
5. Réponse de l'Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ)
Réaction de l'OPQ au reportage
En réaction au reportage « Cauchemar sur Ordonnance », l'Ordre des pharmaciens du Québec a publié en septembre 2024 un article dans leur revue trimestrielle INTERACTION. Ce dossier vise à sensibiliser les pharmaciens à mieux informer leurs patients. Cependant, il soulève des questions sur l'encadrement des pratiques professionnelles dans le suivi des patients prenant des benzodiazépines de façon prolongée.
Contexte historique : Dès 1987, des pharmaciens québécois écrivaient dans la revue Can. Fam. Physician qu'il faut prescrire des benzodiazépines pour une durée limitée de 5 à 21 jours. De plus, l'association canadienne des pharmaciens soutient qu'un plan de sevrage devrait être établi dès la première prescription.
Article de La Presse sur la nécessité d'établir un plan de sevrage dès la première prescription
Une exception disciplinaire troublante
Une analyse des jugements du Conseil de discipline de l'Ordre des pharmaciens du Québec révèle un constat troublant : selon le registre des décisions CanLII, aucun pharmacien n'aurait été discipliné en plus de 25 ans à l'OPQ en lien avec des traitements aux benzodiazépines inappropriés et/ou non consentis.
Ce constat est d'autant plus préoccupant que l'OPQ connaît le drame des benzodiazépines depuis des décennies. BenzoVeillance a déposé 14 plaintes contre 14 pharmaciens pour défaut de suivi thérapeutique impliquant des benzodiazépines. Après 10 mois d'enquête, toutes ont été classées sans suite disciplinaire.
L'analyse comparative des jugements disciplinaires de l'OPQ entre janvier 2024 et juillet 2025 montre que les pharmaciens sont régulièrement sanctionnés pour des manquements concernant d'autres classes de médicaments (antibiotiques, anticoagulants, anti-inflammatoires, etc.), mais jamais pour les benzodiazépines. Les mêmes articles du Code de déontologie des pharmaciens encadrant le suivi thérapeutique (articles 33, 41, 77) s'appliquent à toutes les classes de médicaments, incluant les benzodiazépines.
→ Consulter l'analyse « Benzodiazépines : l'exception disciplinaire »
Opportunités d'amélioration identifiées
Dans leur réponse, l'Ordre des pharmaciens encourage ses membres à adopter les bonnes pratiques souhaitées. Toutefois, plusieurs observateurs soulignent que des mesures plus structurantes pourraient renforcer la protection du public.
Pistes d'amélioration suggérées :
- Envisager des obligations systématiques pour le suivi thérapeutique
- Renforcer les mécanismes d'inspection et de vérification
- Communiquer publiquement des mesures concrètes et mesurables
- Établir des standards uniformes plutôt que de compter sur l'initiative individuelle
- Appliquer les mêmes standards disciplinaires que pour les autres médicaments
Des standards de pratique qui restent sur papier
L'OPQ reconnaît le principe du consentement dans l'application de ses standards de pratique. La question de l'exigence formelle de ce consentement se pose pour des prescriptions ou des traitements reconnus comme dangereux.
Le consentement libre et éclairé constitue un pilier fondamental du droit de la santé au Québec. Il est inscrit dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux et fait partie intégrante des obligations déontologiques des professionnels de la santé. Dans le contexte spécifique des benzodiazépines, où les données scientifiques documentent des risques importants de dépendance (40 à 80% des utilisateurs dès la quatrième semaine), la question se pose : un consentement verbal suffit-il, ou serait-il plus approprié d'exiger un processus documenté qui garantisse la traçabilité et la qualité de l'information transmise au patient ?
Le droit au consentement est déjà formellement prévu dans les standards de pratique de l'OPQ
Déclaration du président de l'OPQ
En mars 2025, le président de l'OPQ qualifie d'« aberrant » le fait de maintenir des patients sous benzodiazépines pendant des années et encourage les pharmaciens à intervenir davantage. Cette déclaration soulève la question de savoir si des mesures structurantes additionnelles pourraient compléter ces encouragements pour garantir une pratique uniforme et rigoureuse.
Analyse détaillée du dossier INTERACTION
Le dossier sur les benzodiazépines publié dans l'INTERACTION a été examiné en détail. Cette analyse met en lumière plusieurs opportunités d'amélioration dans la communication et l'encadrement des pratiques.
Extrait de l'analyse du dossier INTERACTION de l'OPQ
→ Voir l'analyse complète du dossier INTERACTION
6. Réponse du Collège des médecins du Québec (CMQ)
Réaction du CMQ au reportage Radio-Canada
Interrogé dans le cadre du reportage « Cauchemar sur Ordonnance », le président du Collège des médecins du Québec a reconnu l'ampleur du problème. Toutefois, il a indiqué qu'il faudrait attendre environ trois ans pour voir des changements réglementaires significatifs au-delà du programme de surveillance déjà en place.
Cette perspective temporelle a suscité des questionnements importants. Compte tenu de l'urgence de la situation documentée, des centaines de milliers de Québécois sous traitement prolongé, des témoignages de vies brisées, des recommandations de coroners restées sans suite depuis des années, la question se pose : peut-on se permettre d'attendre encore trois ans avant d'agir de manière plus structurante ?
Un programme de surveillance à bonifier
En janvier 2024, neuf mois avant la publication de l'article de l'INTERACTION, le Collège des médecins du Québec a mis en place un programme de surveillance des prescriptions de benzodiazépines et d'opioïdes. Cette initiative représente une avancée importante, bien que certains aspects pourraient être renforcés pour optimiser la protection des patients.
Aspects à considérer pour améliorer le programme :
- Garantir l'information systématique du patient au moment de la prescription sur les risques de dépendance
- Intervenir de façon préventive plutôt que rétrospectivement
- Agir au moment critique : la consultation initiale
- Accorder une attention accrue à la qualité de vie des patients durant le traitement
Contexte historique et évolution de la problématique
Pour bien comprendre l'importance du programme de surveillance mis en place en 2024, il est essentiel de le situer dans son contexte historique. La problématique des benzodiazépines prescrites n'est pas récente au Québec, et plusieurs signaux d'alarme ont été documentés au fil des décennies.
Consultations express (2019)
Journal de Montréal (2019) : Des prescriptions obtenues en moins de 3 minutes
En 2019, le Journal de Montréal a documenté un cas où une prescription d'anxiolytique pouvait être obtenue en 2 minutes 45 secondes lors d'une consultation. En moins de trois minutes, un professionnel ne peut raisonnablement effectuer une évaluation adéquate de l'état du patient, explorer les alternatives thérapeutiques non pharmacologiques, expliquer les risques de dépendance et s'assurer du consentement éclairé.
Rapports d'inspection professionnelle (2022)
Journal de Montréal (2022) : Les rapports d'inspection révèlent des lacunes persistantes
En 2022, le Journal de Montréal titrait : « Manquements préoccupants : Des médecins dangereux pour leurs patients ». L'article s'appuyait sur les rapports d'inspections professionnelles du CMQ de 2021, qui révélaient pour les benzodiazépines : « un usage très fréquent, peu ou pas d'essais de sevrage et de cessation, peu de révision de leur utilisation et de l'état clinique du patient. »
Une problématique documentée depuis 2002
Le Devoir (2002) : Plus de deux décennies de documentation des enjeux liés aux benzodiazépines
Dès 2002, un article du Devoir documentait les enjeux liés aux benzodiazépines et indiquait que les ordres professionnels québécois en étaient déjà conscients. L'article mentionne : « Des discussions auraient eu lieu entre le CMQ et l'OPQ afin de mettre en place un programme de formation continue. Mais le projet serait resté à l'état informel. »
Entre 2002 et 2024, soit sur une période de 22 ans, les connaissances scientifiques sur les risques associés aux benzodiazépines se sont considérablement consolidées. En 2024, suite au reportage de Radio-Canada, le président du CMQ a déclaré qu'il faudrait attendre trois années supplémentaires pour évaluer ce qui pourrait être fait au-delà du programme de surveillance déjà en place.
Lignes directrices du CMQ sur l'insomnie (1997)
Lignes directrices du CMQ (1997) : Reconnaissance précoce des limites scientifiques du traitement à long terme
Réflexion sur la cohérence des pratiques :
Les lignes directrices du CMQ publiées en 1997 reconnaissent explicitement que l'efficacité à long terme des benzodiazépines n'est pas scientifiquement établie pour le traitement de l'insomnie chronique. Dès 1997, le Collège documentait formellement que l'usage prolongé de benzodiazépines pour l'insomnie ne repose pas sur des preuves scientifiques solides.
Les présidents du CMQ et de l'OPQ ont à plusieurs reprises souligné l'importance pour leurs membres de s'appuyer rigoureusement sur les données scientifiques dans leur pratique professionnelle.
Cette emphase sur la rigueur scientifique soulève une question légitime : comment concilier ces déclarations de principe avec une pratique largement répandue de prescriptions prolongées de benzodiazépines, alors même que leur efficacité à long terme n'est pas démontrée scientifiquement — un fait que le Collège lui-même reconnaissait dès 1997 — et que leurs risques sont abondamment documentés depuis des décennies ?
Un traitement dont l'efficacité à long terme n'est pas scientifiquement établie, mais dont les risques sont bien documentés, devrait logiquement faire l'objet d'un processus de consentement formel particulièrement rigoureux.
Analyse détaillée du programme de surveillance
Au regard de ce contexte historique documentant une problématique reconnue depuis plusieurs décennies, le programme de surveillance du CMQ a été examiné en détail. Plusieurs opportunités d'amélioration ont été identifiées pour renforcer le filet de sécurité destiné à protéger la population.
Extrait de l'analyse du programme de surveillance des prescriptions du CMQ
La Déclaration de Montréal sur les soins de santé pertinents
La Déclaration de Montréal sur les soins de santé pertinents est une initiative du Collège québécois des médecins de famille (CQMF) qui a été signée par plusieurs organisations professionnelles, dont le Collège des médecins du Québec (CMQ) et l'Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ).
Cette déclaration établit des principes fondamentaux pour améliorer la qualité et l'accessibilité des soins, notamment en reconnaissant qu"en faire plus ce n'est pas toujours mieux" pour les patients et le système de santé. Elle préconise une utilisation judicieuse des ressources qui s'appuie sur des données scientifiques, valorise une communication efficace permettant aux patients de comprendre les bénéfices et préjudices des traitements proposés, et positionne la personne comme partenaire des décisions relatives aux soins.
La Déclaration de Montréal sur les soins de santé pertinents, signée par le CMQ et l'OPQ
→ En savoir plus sur la Déclaration de Montréal
Proposition BenzoVeillance : Un formulaire de consentement
Une solution simple et efficace
Une approche complémentaire aux mesures actuelles pourrait consister en l'adoption d'un formulaire de consentement écrit et signé pour toute prescription de benzodiazépines dépassant la durée recommandée par les fabricants et les autorités sanitaires. L'objectif : garantir un consentement pleinement éclairé, systématique et obligatoire. Ce formulaire préciserait et expliquerait les risques connus, notamment :
- La dépendance (40 à 80% des utilisateurs dès la quatrième semaine)
- La tolérance (nécessité d'augmenter les doses pour maintenir l'effet)
- Le risque important de devoir affronter un long sevrage débilitant
- Une panoplie de problèmes anxieux persistants longtemps après la cessation
- Les avertissements sévères émis par la FDA en 2020
Avantages pour le médecin :
- Sécurité juridique : documentation claire du processus de consentement éclairé
- Satisfaction du devoir déontologique de manière traçable
- Protection en cas de plainte ou d'enquête professionnelle
- Outil structuré facilitant la discussion avec le patient
Avantages pour le patient :
- Information standardisée garantissant que rien d'essentiel n'est omis
- Temps de réflexion avant de donner son consentement
- Conscience claire que si ses symptômes s'aggravent, cela peut être lié aux risques connus du traitement
- Possibilité de consulter le formulaire avec un proche ou un autre professionnel
Avantages pour la santé publique :
- Réduction potentielle du nombre de prescriptions prolongées inappropriées
- Meilleure adhésion aux recommandations scientifiques
- Diminution du nombre de patients développant une dépendance involontaire
- Harmonisation des pratiques sur l'ensemble du territoire québécois
Cette approche s'inspire de pratiques adoptées dans d'autres juridictions pour des traitements à haut risque. Elle respecte l'autonomie professionnelle tout en établissant un cadre minimal de protection systématique du public.
Synthèse et perspectives
Le CMQ et l'OPQ ont entrepris des démarches pour mieux encadrer les pratiques de prescription et de dispensation des benzodiazépines. Le programme de surveillance du CMQ et le dossier publié dans l'INTERACTION témoignent d'une prise de conscience institutionnelle de l'importance de cet enjeu. Toutefois, plusieurs observateurs estiment que des mesures additionnelles pourraient être envisagées pour renforcer davantage la protection du public.
L'histoire de cette problématique révèle un décalage significatif entre la connaissance scientifique des risques et leur traduction en pratiques cliniques systématiquement sécuritaires. Depuis 1987, la littérature médicale québécoise documente la nécessité de limiter la durée des prescriptions. Depuis 2002, les données sur les taux de dépendance sont publiquement disponibles. Depuis 2019, le rapport de la coroner Julie-Kim Godin recommande explicitement au CMQ et à l'OPQ de revoir la conduite de leurs membres. Depuis 2020, la FDA a émis ses avertissements les plus sévères. Pourtant, en 2024, des milliers de Québécois demeurent sous traitement prolongé, souvent sans avoir été pleinement informés des risques inhérents à leur médication.
Éléments à considérer pour l'avenir :
- Le reportage de Radio-Canada a documenté une problématique importante de santé publique qui mérite une réponse structurelle proportionnée
- Les rapports de coroners ont émis des recommandations explicites qui sont restées sans suite concrète
- L'absence de sanctions disciplinaires en 25+ ans à l'OPQ soulève des questions sur l'application effective des standards de pratique
- Les ordres professionnels disposent des leviers réglementaires nécessaires pour instaurer des obligations visant la protection systématique du public
- Aucun mécanisme ne garantit actuellement que le consentement soit pleinement éclairé, systématique et obligatoire dans le contexte des benzodiazépines prescrites
- Une attention accrue aux meilleures pratiques de sevrage et à la formation continue pourrait bénéficier tant aux professionnels qu'aux patients
- Un dialogue entre toutes les parties prenantes (ordres professionnels, patients, chercheurs, décideurs publics) pourrait favoriser l'émergence de solutions durables
Le mouvement #FaireEntendreRaison propose une voie constructive : encourager les ordres professionnels à adopter des mesures concrètes qui placent un consentement pleinement éclairé, systématique et obligatoire au cœur de la relation thérapeutique. L'objectif n'est pas de sanctionner les professionnels, mais d'instaurer des pratiques qui protègent systématiquement chaque patient québécois, indépendamment de la vigilance individuelle de son médecin ou de son pharmacien.
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