Caroline Néron
Un témoignage public, une crise méconnue, des causes connues

Sophie Durocher rencontre Caroline Néron dans le blanc des yeux — QUB Radio, 6 février 2026

!Si vous prenez des benzodiazépines, ne modifiez jamais votre traitement sans supervision médicale.

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Ce que Santé Canada exige sur l'étiquette

Caroline Néron raconte avoir arrêté l'Ativan du jour au lendemain après quatre ans de consommation quotidienne. Or, Santé Canada exige depuis octobre 2020 que l'étiquetage des benzodiazépines mentionne :

« Le risque de symptômes de sevrage graves et potentiellement mortels pouvant résulter d'un arrêt soudain du traitement ou d'une réduction rapide de la dose doit également être mentionné sur l'étiquette. »

— Santé Canada, Avis public, 30 octobre 2020
Consulter l'avis officiel de Santé Canada

Capture d'écran de l'avis officiel de Santé Canada mentionnant le risque de symptômes de sevrage graves et potentiellement mortels

Capture d'écran — Avis de Santé Canada, 30 octobre 2020

Le témoignage de Caroline Néron s'inscrit dans ce que plusieurs experts qualifient de crise de santé publique des benzodiazépines prescrites, documentée par Radio-Canada en février 2024 dans le reportage Cauchemar sur ordonnance. En entrevue, le Dr David Lussier, gériatre à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, était catégorique :

« Les effets néfastes des benzodiazépines peuvent être aussi grands ou même plus grands que ceux des opioïdes à cause de tous les effets secondaires de la dépendance. [...] Et le sevrage est très, très, très difficile. » — Dr David Lussier, gériatre, Radio-Canada, 28 février 2024

Au-delà de cet avertissement, le témoignage de Mme Néron est une occasion de mieux informer le public sur les benzodiazépines et le suivi thérapeutique nécessaire à ce type de médicaments.

Avis — Le présent commentaire est une analyse d'intérêt public portant sur les informations médicales véhiculées dans un témoignage diffusé publiquement. Il est rédigé à la lumière de l'état actuel des connaissances sur les benzodiazépines et les médicaments apparentés (médicaments en « Z »). Il ne présume aucunement de manquements de la part des professionnels de la santé ayant été impliqués dans le suivi de Mme Néron. BenzoVeillance reconnaît que des informations pertinentes peuvent avoir été communiquées à Mme Néron sans figurer dans le récit public.

Médicaments concernés : lorazépam (Ativan), clonazépam (Rivotril), alprazolam (Xanax), diazépam (Valium), oxazépam (Serax), témazépam (Restoril), bromazépam (Lectopam), clorazépate (Tranxene), zopiclone (Imovane), zolpidem (Sublinox), zaleplon (Starnoc), etc.

De nombreux patients vivent des parcours similaires, mais la notoriété de Mme Néron confère à son récit une visibilité inhabituelle au Québec — une portée publique que ces témoignages obtiennent rarement.

« Oui, je suis tombée dans les pilules » : ce que ce choix de mots révèle

Ces mots sont ceux de Mme Néron elle-même. Pourtant, on ne « tombe » pas dans un médicament prescrit par un médecin et renouvelé par un pharmacien. Le lorazépam (Ativan) lui a été prescrit dans un cadre médical par des professionnels tenus à des obligations de consentement éclairé et de suivi. Cette formulation inscrit son expérience dans un registre de défaillance personnelle, alors que la dépendance aux benzodiazépines prescrites est une conséquence pharmacologique prévisible et documentée.

Que Mme Néron elle-même décrive son expérience dans ces termes illustre à quel point le narratif qui individualise la responsabilité — et évacue le système prescripteur de l'équation — est profondément intériorisé. L'animatrice, plutôt que de souligner que cette dépendance n'était pas de la faute de Mme Néron, salue à la fin de l'entrevue sa bravoure — renforçant ainsi le cadrage d'un parcours individuel de courage plutôt que celui d'une victime d'une défaillance systémique de l'encadrement prescripteur.

Une dépendance physique attendue — pas un accident

Mme Néron décrit un parcours classique : prescription pour le sommeil, prise quotidienne sur quatre ans, incapacité à dormir sans le médicament, symptômes d'angoisse en son absence, tentative de réduction de dose. Ce profil correspond exactement à ce que la littérature décrit comme la dépendance physique attendue. Le guide pour patients de l'ASAM (2025) est sans équivoque :

« Almost everyone who takes benzodiazepines regularly for more than a month will become physically dependent, even when the medication is taken as prescribed. » — Tapering Benzodiazepine Medications: A Guide for Patients, ASAM, 2025, p. 1, section « Risks of Benzodiazepines »

Traduction : pratiquement toute personne qui prend des benzodiazépines de façon régulière pendant plus d'un mois développera une dépendance physique, même lorsque le médicament est pris tel que prescrit.

La monographie canadienne d'Ativan, approuvée par Santé Canada, confirme ces risques.

48 délivrances, 48 occasions manquées ?

Si l'on considère une délivrance mensuelle — scénario courant pour ce type de prescription — quatre ans représentent environ 48 délivrances. Chacune impliquait un prescripteur et un pharmacien. Ce sont autant de points de contact entre la patiente et le système de santé — autant d'occasions où une conversation sur les risques, la pertinence de poursuivre le traitement et les alternatives aurait pu avoir lieu.

Dans un dossier spécial consacré aux benzodiazépines, le président de l'Ordre des pharmaciens du Québec, Jean Desgagnés, reconnaît lui-même l'importance de ce dialogue :

« Le dialogue avec le patient ou la patiente [...] sont des piliers essentiels pour offrir les meilleurs soins aux patient(e)s, autant pour les problèmes d'anxiété et d'insomnie que pour la majorité des problèmes de santé. » — Jean Desgagnés, président de l'Ordre des pharmaciens du Québec, dossier spécial benzodiazépines, INTERACTION, septembre 2024, p. 3

Le président ajoute que cette implication exige des pharmaciens « une bonne dose de courage ».

Dans un autre éditorial intitulé « Choisir avec soin. Notre responsabilité » en mars 2025, il écrivait :

« Comme clinicien, nous avons tous vu déjà vu des choses aberrantes. Des patients qui prennent des benzodiazépines depuis des années [...] Pourquoi n'intervenons-nous pas ? Parfois par manque de temps, mais souvent aussi parce que nous sommes mal à l'aise de le faire[...] Mais qui servons-nous lorsque nous n'intervenons pas ? Ni le patient, ni le réseau de la santé, ni la société toute entière. » — Jean Desgagnés, président de l'Ordre des pharmaciens du Québec, Des médicaments d'ordonnance sous la loupe, INTERACTION, mars 2025, p. 3

Escalade, polypharmacie et arrêt brutal : trois signaux d'alarme

Le témoignage révèle aussi des éléments cliniquement préoccupants. La mention d'une augmentation de dose qui lui aurait été suggérée illustre l'engrenage classique de la tolérance : l'effet initial se perd, on augmente, la dépendance s'approfondit. L'allusion à une suggestion de prendre des antidépresseurs dessine un scénario de polypharmacie bien documenté — plutôt que de reconnaître l'effet de tolérance, on ajoute un médicament.

Arrêt brutal — Mme Néron déclare avoir cessé l'Ativan « du jour au lendemain », non pas sur recommandation médicale, mais à la suite d'une conversation informelle lors d'un souper de Noël — exactement le type d'arrêt soudain contre lequel Santé Canada met en garde depuis 2020.

Les lignes directrices pour le sevrage de l'ASAM (2025) et le guide du CaDEN (Réseau canadien pour l'usage approprié des médicaments et la déprescription) recommandent des réductions graduelles supervisées — un processus qui peut s'étendre sur plusieurs mois.

Que Mme Néron ait traversé cet arrêt brutal sans complication apparente ne valide pas cette approche. Cela relève de circonstances individuelles favorables, et non d'une pratique sécuritaire reproductible.

En effet, la littérature documente des symptômes de sevrage prolongés — troubles du sommeil, anxiété, difficultés cognitives — pouvant persister des mois, voire des années après l'arrêt. Le témoignage ne permet pas de savoir si Mme Néron vit avec de telles séquelles.

Ce que révèlent les rapports de coroners

Des rapports de coroners au Québec témoignent de parcours où un sevrage abrupt ou trop rapide de benzodiazépines est documenté. Dans au moins deux cas — possiblement trois — analysés par BenzoVeillance, cet élément fait partie du portrait clinique ayant précédé le décès. Or, la rapidité du sevrage n'est pas toujours identifiée par les coroners comme un facteur ayant pu contribuer à l'issue — une lacune méthodologique qui fait l'objet d'une proposition distincte.

Dans les rapports où le coroner a eu la diligence de formuler des recommandations, ni le Collège des médecins du Québec ni l'Ordre des pharmaciens du Québec n'ont implanté de mesures structurantes, obligatoires et systémiques pour mieux protéger les patients prenant des benzodiazépines. À sa face même, s'assurer d'un consentement pleinement éclairé sur les graves risques encourus lors d'un traitement prolongé serait un bon point de départ — d'autant que cette obligation est déjà prévue par la loi, par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, et la Charte canadienne des droits et libertés.

« C'est sur le consentement que se construit la relation de confiance entre les médecins et leurs patients. [...] Le médecin doit s'assurer que le patient ou son représentant légal a reçu les explications pertinentes à sa compréhension de la nature, du but et des conséquences possibles de l'examen, de l'investigation, du traitement ou de la recherche qu'il s'apprête à effectuer. » — Dr Mauril Gaudreault, Président du Collège des médecins du Québec, Mot du président, 5 septembre 2025
« Il n'est pas recommandé d'utiliser les benzodiazépines de façon prolongée dans le traitement de l'insomnie. Ce traitement n'est pas scientifiquement reconnu et produit une situation à haut risque de créer une dépendance. » — Collège des médecins du Québec, Les benzodiazépines : recommandations d'utilisation, 1997, Direction de l'amélioration de l'exercice

Ce que ce témoignage révèle sur le système

Au fil de cette analyse, un constat s'impose : ce que décrit Mme Néron n'est pas l'histoire d'un tort individuel ou d'une carence personnelle, mais le reflet d'un parcours que vivent des milliers de patients au Québec — un cas documenté de plus dans cette crise de santé publique des benzodiazépines prescrites. Le récit se conclut pourtant sur une tout autre note : l'animatrice salue son intelligence et sa force — comme s'il s'agissait d'une victoire personnelle, plutôt que d'une illustration des défaillances systémiques de l'encadrement prescripteur. Mme Néron résume elle-même sa vision de l'enjeu :

« Si on a besoin, [il] faut être capable aussi de consommer un médicament mais d'en être conscient pour éventuellement s'en sortir quand on passe à travers notre épreuve. » — Caroline Néron, entrevue à QUB Radio

Cette formulation laisse croire que s'en sortir est juste une question de volonté, de résilience, de force de caractère. Il en faut, certes — et une très grosse dose. Mais cela ne suffit pas toujours. Et il ne faut pas se blâmer de ne pas y arriver. Des milliers de patients se retrouvent dépendants d'un médicament qu'on leur a prescrit — sans comprendre pourquoi ils sont toujours et encore malades, sans savoir que ce qu'ils vivent a un nom — et que ce nom n'est pas : faiblesse. Développer une dépendance à un médicament qu'on vous a prescrit n'est pas un échec personnel. Ne pas réussir à s'en sortir seul non plus. Ce n'est pas le patient qui a failli. C'est le système qui l'a laissé tomber : un traitement dont on ne lui a pas expliqué les risques, dont on ne lui a pas offert la sortie, et dont les protocoles de sevrage existent mais ne sont pas systématiquement connus et appliqués.

L'histoire de Caroline Néron démontre aussi que les terribles répercussions des benzodiazépines prescrites ne sont pas qu'une affaire de personnes âgées.

Mme Néron n'est pas la seule artiste québécoise à avoir vécu cette réalité. La comédienne Sylvie Bourque, connue pour son rôle de Linda Hébert dans Lance et compte, a elle aussi développé une dépendance aux benzodiazépines sur ordonnance. Son parcours — documenté par Radio-Canada en février 2024 — illustre des séquelles persistantes qui durent encore aujourd'hui.

Témoignages de patients — Benzo Information Coalition

BenzoVeillance salue le courage de Caroline Néron. Tout témoignage qui rend visible la réalité de la dépendance aux benzodiazépines prescrites contribue à briser un silence institutionnel documenté depuis des années.

BenzoVeillance salue également QUB Radio et Sophie Durocher d'avoir offert cette tribune à Mme Néron. La mise en contexte présentée ici ne constitue pas une critique de cette diffusion — elle en est le complément nécessaire, destiné aux patients et au public qui pourraient en tirer des conclusions sur leur propre traitement.

Sources

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