12 médecins sur la « liste noire » de Santé Canada
Le programme de surveillance des prescriptions n'y est encore pour rien
Hugo Duchaine, Journal de Québec, 11 février 2026
Ce que l'article rapporte — et l'impression qu'il laisse
Le Journal de Québec (11 février 2026) recense les 12 médecins québécois figurant sur la liste officielle de Santé Canada des praticiens visés par un avis de restrictions. Le Collège des médecins du Québec (CMQ) confirme que les limitations ciblent principalement les opioïdes, mais aussi les benzodiazépines. L'article rapporte que ces médicaments peuvent entraîner des dépendances et font l'objet d'une surveillance accrue du Collège, qui analyse les ordonnances signées par les médecins.
Les trois cas détaillés dans l'article concernent tous des infractions individuelles : un cardiologue qui prescrivait du Dilaudid à un proche au moyen de fausses ordonnances (restriction depuis 2012), un médecin de famille qui utilisait les prescriptions de benzodiazépines de ses patients pour sa propre consommation (restriction depuis 2017), et une médecin qui a prescrit un nombre qualifié d'« effarant » d'ordonnances d'Ativan, de Concerta et d'Oxycodone à un proche (restriction depuis 2020). L'article se conclut par un commentaire sur la crise des opioïdes.
Un patient sous benzodiazépines pourrait refermer cet article avec un sentiment rassurant : le CMQ surveille, des médecins sont sanctionnés, le système fonctionne.
Pour comprendre ce que cet article dit réellement, il faut distinguer deux mécanismes que le lecteur peut confondre à la lecture.
La liste de Santé Canada est un mécanisme fédéral. En vertu de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, c'est l'autorité provinciale — ici le CMQ — qui demande à Santé Canada d'inscrire un médecin sur la liste de restrictions. Cette inscription empêche l'exécution de toute ordonnance de substances contrôlées émise par ce médecin. C'est un verrou d'exécution qui découle d'enquêtes disciplinaires classiques : plaintes, constats, signalements. Les trois cas détaillés dans l'article relèvent de ce mécanisme : fraude, détournement pour usage personnel, prescriptions à un proche.
Les 12 restrictions québécoises figurant sur la liste de Santé Canada ont été imposées entre 2005 et 2023 : Lazarus (2005), Birch (2011), Déry (2012), Bui (2013), Rock (2015), Vanier (2017), Larouche (2020), Rothman (2020), Gauze (2020), Duranleau (2021), Nadon (2023) et Stitt (2023). Toutes sont antérieures au programme de surveillance des prescriptions du CMQ. Elles découlent de signalements classiques : alertes de pharmaciens, plaintes disciplinaires, constats de fraude. Aucune ne résulte d'une analyse systématique des patterns de prescription.
Le programme de surveillance des prescriptions du CMQ est un mécanisme provincial, distinct. C'est lui qui est censé analyser les patterns de prescription — les volumes, les durées, les renouvellements — pour identifier la surprescription systémique avant qu'elle ne cause des dommages. C'est ce que le public attend d'un programme de surveillance : être protégé de prescriptions prolongées de benzodiazépines ou d'opioïdes dangereuses pour sa santé sans y avoir consenti.
L'article ne dit pas que les 12 cas sont le produit du programme de surveillance. Mais l'article rapporte que les benzodiazépines font l'objet d'une surveillance accrue du Collège, et cette information apparaît dans le même contexte que les 12 sanctions. Le lecteur peut trop facilement conclure que le programme de surveillance produit des résultats concrets.
Or, les dates le confirment : le programme de surveillance des prescriptions du CMQ a été annoncé en décembre 2023. Les 12 restrictions s'échelonnent de 2005 à 2023. Aucune n'en découle. Le système qui a produit ces sanctions est le mécanisme disciplinaire classique — pas le programme censé protéger les patients contre la surprescription.
Un programme dont le design soulève des questions
Le CMQ a lancé un programme de surveillance des prescriptions de benzodiazépines et d'opioïdes. En 2024, le président du CMQ indiquait se donner encore trois années supplémentaires d'analyse pour les benzodiazépines et pour voir si d'autres mesures seraient nécessaires — alors que les connaissances sur les risques sont documentées depuis 1987 et que le CMQ a lui-même publié des lignes directrices sur le sujet en 1997.
Le processus adopté par le CMQ repose sur une analyse rétrospective des volumes de prescriptions. Il ne contient aucun mécanisme visant à vérifier que le patient a effectivement consenti, de manière libre et éclairée, aux risques associés à une prescription prolongée de benzodiazépines. Or, le président du CMQ lui-même a déclaré que le consentement éclairé est « la valeur fondamentale de la relation médecin-patient » (CMQ, 5 septembre 2025).
En février 2026, BenzoVeillance a adressé une demande écrite au CMQ afin d'obtenir les indicateurs de performance du programme de surveillance des opioïdes et des benzodiazépines prescrits — spécifiquement, le bilan des deux dernières années en matière de gains mesurables en protection des patients. La demande suit son cours.
Analyse complète du programme de surveillance du CMQ → benzoveillance.com/programme-surveillance-prescriptions-cmq
Sources
- Duchaine, H. (2026). « Interdiction de prescrire des médicaments : 12 médecins du Québec sur la liste noire de Santé Canada ». Journal de Québec, 11 février 2026. Lien
- Santé Canada. Liste de praticiens et de pharmaciens nommés dans un avis de restrictions. Lien
- Loi réglementant certaines drogues et autres substances (L.C. 1996, ch. 19). Lien
- Gaudreault, M. (2025). « Mot du président — Le consentement éclairé ». Collège des médecins du Québec, 5 septembre 2025. Lien
- Radio-Canada (2024). « Cauchemar sur ordonnance ». Récit numérique, février 2024. Lien
- Canadian Family Physician (1987). « Benzodiazepines revisited ». Lien
- Collège des médecins du Québec (1997). Lignes directrices sur l'utilisation des benzodiazépines. Lien
- OMS (2023). Mental Health Gap Action Programme (mhGAP) guideline. Lien
- Radio-Canada (2024). « La crise des benzodiazépines aussi grave que celle des opioïdes, disent des médecins ». 28 février 2024. Lien
- Ordre des pharmaciens du Québec. Question de pratique — ordonnance d'un prescripteur faisant l'objet d'une restriction. Lien
- BenzoVeillance. Analyse du Programme de surveillance des prescriptions de benzodiazépines du CMQ. Lien
- Santé Canada. Monographie d'ATIVAN (lorazépam). Lien